Prisonnier de tes bras 27

Prisonnier de tes bras, partie 27 : L'exil


Pékin – Mars Année 11
(La ligne temporelle calque celle de Comme un oiseau)

Dix jours se sont écoulés, depuis le départ de Jérémy. Rassuré de le savoir en sécurité et désormais introuvable, Yu peut se consacrer pleinement à sa vengeance.
Il est trois heures du matin, au troisième sous-sol d’un parking sombre, quelque part dans le centre-ville pékinois. Yu observe depuis un moment les deux hommes, auxquels il a donné rendez-vous.
Le premier est un homme politique rare, à savoir un incorruptible. Ils ne sont plus nombreux, ces jours-ci. Cui-He est parvenu à se hisser au milieu du nid de guêpes et s’est fait une place. Son avenir s’annonce prometteur.
L’autre est un magistrat implacable. Ce juge n’obéit qu’à ses propres lois. Ma-Niu est surtout un fervent opposant aux triades.
Yu joue gros, ici. Il en a tout à fait conscience. Heureusement, il ne vient pas les mains vides. Vingt minutes plus tôt, ces deux individus se sont salués. À l’évidence, ils se connaissent au moins de vue. Ils ne sont accompagnés que de leurs secrétaires attitrés. Tran-Han surveille la zone.
Yu avance sa voiture jusqu’à eux. Il se gare puis sort tranquillement de son véhicule. Il tient un sac à la main.
— Messieurs, bonsoir. Merci d’avoir répondu à mon invitation.
— À qui avons-nous l’honneur de parler ? demande Ma-Niu, revêche.
— Chaque chose, en son temps, Monsieur le Juge, le réfrène Yu.
— Que signifie ces manières de procéder ?! trépigne l’homme politique.
— Monsieur Cui-He, vous ne le regretterez pas. Je tâcherai d’être bref.
Yu est interrompu par un coup de fil. Il décroche aussitôt.
Tout est clair, le rassure Tran-Han.
— Bien, restez en position.
Il raccroche.
— Rentrons dans le vif du sujet. Je n’ai pas besoin de rappeler à tout le monde vos qualités.
Les trois interlocuteurs échangent des regards. Yu s’éclaircit la voix.
— Le scandale Wikileaks, est-ce que ça vous dit quelque chose ?
Ils acquiescent.
— Au moment où nous parlons, des informations se répandent sur le Net.
— Quelles informations ?
— Les preuves des implications du Groupe Luon, dans les financements de campagne électorales, principalement présidentielles, à travers le Monde. En chine, bien sûr. Mais aussi en Inde, aux États-Unis d’Amérique et en Russie. Certains de ces hommes sont aujourd’hui au pouvoir.
— Oh, mon Dieu ! blêmit Cui-He.
— Ne me dites pas que vous êtes impliqué ? s’offusque le juge.
— Non ! Bien sûr que non ! se défend l’homme politique.
— Voici pourquoi j’ai demandé à vous rencontrer, Messieurs.
— Mais qui êtes-vous, à la fin ? perd patience Ma-Niu.
— Je suis Jin Yu, Sandale de Paille du Groupe Luon.
Les quatre individus en face de lui restent bouche bée.
— Vous êtes… ? bredouille Cui-He.
— Oui, je suis le fils de Pan Bai, le Maître actuel de la Montagne.
— Si vous espérez nous corrompre… ! s’indigne Ma-Niu.
— Non ! l’arrête tout de suite Yu. Au contraire.
— Je ne comprends pas, intervient Cui-He.
— Je suis à l’origine de ces fuites. Et ce n’est qu’un début.
— Comment ?
Yu ménage le suspens, de longues secondes.
— Je veux la chute de Pan Bai et l’extermination de Luon.
— Vous n’y arriverez pas, pauvre fou ! craque Ma-Niu. Un tel scandale ne les ébranlera pas !
— Je ne suis pas venu les mains vides ! hausse le ton Yu.
— Qu’avez-vous ? Que voulez-vous de nous ? demande Cui-He, sans détour.
— Le scandale international forcera notre gouvernement à intervenir. Et j’ai de quoi faire tomber Luon, définitivement. La seule chose que je demande en échange est mon exfiltration du pays.
— Exfiltration ? Pourquoi ne quittez-vous pas le pays ce jour-même ? Personne n’est encore au courant de rien !
— Je veux assister à la chute. Fuir ne reportera que les soupçons sur moi. Or, je désire que nous ne soyons que les seuls au courant.
— Continuez, l’encourage Cui-He intéressé au plus haut point.
Autant le juge a déjà une belle carrière, autant l’homme politique est encore assez jeune. Toutefois, l’un comme l’autre entrevoient le Paradis leur tendre les bras. Une telle proie offerte sur un plateau d’argent ne se présente qu’une seule fois dans toute une vie !
Yu récupère dans son sac deux dossiers aussi épais qu’une ramette de papier.
— Voici tout ce que j’ai pu rassembler. Il y a également les liens Internet pour les vidéos et autres enregistrements pouvant servir de pièces à conviction. Ce dossier contient les copies et autres retranscriptions. Il y a assez de preuves pour incriminer tous les hauts gradés de Luon, des hommes politiques, des hommes d’affaires, et bien d’autres.
Ma-Niu et Cui-He fixent les documents avec convoitise.
— En échange, je n’attends qu’une chose de vous.
— Oui ?
— Le jour où nous nous reverrons, lors de l’interrogatoire officiel, vous aurez vingt-quatre heures pour m’exfiltrer.
— Comment ?
— J’ai tout mis, en première page. Une fois mon bras droit et moi arrêtés par la Police, vous ne devrez jamais nous séparer. Jamais ! insiste-t-il. Sur le trajet retour après l’interrogatoire, vous annoncerez que notre convoi a eu un accident et que nous sommes tous les deux morts. À l’intérieur, tapote-t-il le dossier, vous trouverez qui contacter et comment procéder. Ne perdez surtout pas le numéro de téléphone de votre contact. Une fois officiellement mort, je finirai le ménage que vous ne pourrez accomplir.
— Qu’est-ce que… ? pâlit Ma-Niu.
— Si vous ne voulez pas être complices, ne me demandez pas.
Ses interlocuteurs n’insistent pas.
— Peut-on vous demander pourquoi vous faites tout ça ? s’enquiert Cui-He.
— Parce que je le dois. J’ai la mort d’innocents à venger.
Ma-Niu et Cui-He échangent un regard inquiet.
— Inutile de vous préciser que nous sommes les seuls au courant de cette affaire. En cas de fuites, je ne vous épargnerai donc pas.
Le message est passé, les deux hommes opinent.
— Sommes-nous d’accord ?
— Oui.
— Oui.
Yu leur confie chacun un dossier. Nous ne nous reverrons pas avant un certain temps. Messieurs, à vous d’agir.
Yu les salue et se détourne.
— Nous n’aurons aucun moyen de vous contacter ? s’affole Cui-He.
— Non, mais vous avez toutes les cartes en main.
Sur ces mots, il s’en va. Il récupère sa voiture et quitte le parking, en prévenant Tran-Han.
— On lève le camp. Je te retrouve à la sortie Est.

*  *  *

Quarante-trois jours plus tard

Accompagné de son avocat, Yu attend l’arrivée du Procureur de la Cour Populaire Suprême (la plus haute instance qui soit) chargé de son dossier d’accusation.
Le lendemain de son entrevue secrète avec Ma-Niu et Cui-He, Luon a eu droit à un réveil difficile. Dès l’aube tous les médias télévisés et en réseaux parlaient du scandale. Comme Yu l’avait prévu, les retombées furent mondiales. La communauté internationale a exigé du gouvernement chinois une intervention.
Menée par leurs leaders charismatiques, Cui-He et Ma-Niu, les mesures furent exemplaires. Tous les hauts dirigeants de Luon furent arrêtés et placés en détention immédiate. Il n’y eu aucun passe-droit, personne n’est passé entre les mailles du filet. Pan Bai lui-même a fini en prison de haute sécurité.
Dès l’annonce de la catastrophe, les lieutenants et officiers de Luon ont reçu l’ordre de détruire tout ce qui pouvait se révéler incriminant. Les membres à la base de la Montagne, les 49ers, se sont dispersés dans la Nature.
Aucun agent gouvernemental corrompu n’est parvenu à empêcher le scandale ni sauver quelques têtes de la triade.
La porte s’ouvre soudain, Yu se redresse. Il repère aussitôt dans le couloir le Procureur Xie-Du, chargé de son dossier. Il discerne également Cui-He et Ma-Niu dans son sillage. Ils échangent tous les trois un regard.
« Pourvu qu’ils ne me laissent pas tomber… »
Tran-Han se trouve dans une autre cellule du bâtiment. L’un comme l’autre n’ont pas ouvert la bouche devant un officiel depuis leur arrestation, vingt-trois jours plus tôt. Ils ont été interceptés à un feu rouge, assez simplement d’ailleurs. Ils n’ont ni résisté ni tenté de fuir les forces de l’ordre.
Xie-Du entre dans la salle d’interrogatoire, accompagné de Ma-Niu. Et visiblement, la présence du Juge en charge de l’instruction de l’Affaire Luon ne lui plaît guère.
— Messieurs, salue-t-il d’un léger hochement de tête.
Yu ne bouge pas. Seul son avocat répond aux salutations d’usage.
— Monsieur Jin Yu, je… enfin, se reprend-il, nous avons fait spécialement le déplacement. Persistez-vous à ne pas coopérer avec les autorités ?
— Oui, répond aussitôt l’avocat, mon client n’a rien à dire. Nous répondrons à la Cour, si procès il y a.
Xie-Du les fixe d’un air narquois.
— Vous ne gagnerez rien à jouer un jeu pareil.
— Seul l’avenir nous le dira, rétorque calmement l’avocat.
Impassible, Yu regarde tour à tour les personnes en face de lui. Ma-Niu paraît calme.
— Je suis venu avec l’honorable Juge Ma-Niu. Peut-être aurez-vous envie de lui parler ?
Les deux hommes font les premières pages des journaux presque tous les jours, depuis l’éclatement du scandale. Et Xie-Du enrage de ne pouvoir s’accaparer toute l’attention médiatique. Le juge a étrangement toujours un coup d’avance sur lui et il ne se l’explique pas. Jamais un haut magistrat ne s’est autant impliqué dans les enquêtes. Xie-Du crève de jalousie.
Ma-Niu observe longuement Yu. Un silence pesant s’installe, seulement rompu par le crissement nerveux de la chaussure du procureur.
— Monsieur le Juge… ?
Soudain, ce dernier se lève.
— J’en ai fini avec ce suspect.
— Comment ?! éructe Xie-Du. Qu’est-ce que vous racontez, enfin ?! Renoncez-vous ?! le raille-t-il.
— Pas du tout. Au contraire. Je sais tout ce que j’ai à savoir de la part de cet inculpé.
Yu réprime un ricanement. « Ils ne m’ont pas laissé tomber, génial ! Tiens bon, mon vieux Tran-Han, ce soir nous serons loin d’ici ! »
Le juge quitte la pièce, talonné par un procureur ulcéré par son attitude vis-à-vis de lui. Tant et si bien qu’il oublie Yu.
Un policier se présente, quelques minutes plus tard.
— Je viens vous ramener en cellule, vous ne serez transférés qu’en fin d’après-midi.
Ils s’en vont à leur tour. Yu finit par retrouver son bras droit dans une cellule des sous-sols du tribunal. Ils ont droit à la leur. Quelques échauffourées ont eu lieu entre des accusés de Luon, et ils sont désormais séparés des autres détenus, au sein du tribunal.
Disciplinés et silencieux, les deux n’ont pas besoin d’échanger un mot. D’un simple cillement, Tran-Han comprend que le grand jour est enfin arrivé.
Comme beaucoup, ils ont dû faire face pendant leur détention en prison à quelques agressions et tentatives de meurtres. Tran-Han a été blessé au bras et Yu à l’épaule. Rien d’alarmant. Ils n’ont pas revendiqué la moindre position dominante dans leur block, car ils savaient qu’ils ne resteraient pas. Après une entrevue avec le caïd local, l’affaire fut entendue et leur présence acceptée.
Comme convenu, en fin de journée, une escorte de la prison vient les chercher en fourgon. Yu ne reconnaît pas les gardiens habituels, toutefois il ne l’exprime, car c’est tout à fait normal.
Après avoir passé les contrôles, le véhicule quitte l’enceinte sécurisée du tribunal et prend la route. Ils roulent plusieurs kilomètres en direction de la prison. Pris de doute, Tran-Han stresse et Yu le fusille du regard pour qu’il se reprenne. Ils sont toujours pieds et poings menottés.
À l’approche du périphérique, le fourgon change enfin de direction. L’espoir renaît dans les prunelles du bras droit. Yu retient son souffle.
La suite de la balade leur semble interminable.
Au détour d’une zone désaffectée, le fourgon s’arrête sous un pont, derrière une camionnette et une voiture.
Les détenus sont enfin libérés. Dès qu’ils mettent un pied dehors, le secrétaire de Ma-Niu lui tend un téléphone.
— Allô ?
— Rebonjour, Monsieur Jin.
— Monsieur le Juge.
Nous vous laissons à votre escorte. Mais je voudrais savoir… ! s’empresse-t-il d’ajouter de peur que l’autre raccroche trop vite.
— Oui ?
— Qu’allez-vous faire ?
— Disparaître quelque temps. Changer d’identité. Et revenir finir le travail.
— Et votre père ?
— Jugez-le. Condamnez-le. Je le garde en dernier, sur ma liste.
Ma-Niu a des sueurs froides.
— Vous n’entendrez plus parler de moi.
— Que va-t-il advenir de vos biens quand nous vous aurons déclaré mort.
— J’ai déjà pris mes dispositions. Ne vous souciez pas de ça. Par contre, je ne manquerai pas de faire appel à vous, d’ici quelques années… Pour revenir d’entre les morts.
— Comment ?
— Vous me rendrez mon nom. Je ne désire rien d’autre, pour les services que j’aurai rendus au Régime.
Bien, bien, se résigne le juge.
— Êtes-vous satisfait de votre chasse aux sorcières ? ironise Yu.
— Oui, grandement.
— Alors tant mieux. Au revoir, Monsieur le Juge.
— Au revoir.
Yu raccroche et rend le portable au secrétaire.
Comment allez-vous procéder ? s’enquiert aussitôt Yu.
— Suivant vos indications, le fourgon aura un accident, engendrant un incendie. Des corps seront retrouvés et vous serez identifiés parmi les victimes.
— Parfait !
— Salut ! se manifeste une voix chaleureuse derrière Yu.
Ils se saluent, et le secrétaire s’éloigne aussitôt vers sa voiture, en donnant le feu vert aux agents près du fourgon.
Yu enlace Shun. Il n’a jamais été aussi content de le voir qu’aujourd’hui.
— Comment allez-vous, tous les deux ?!
— Bien, Tachibana-san, bien, répond Tran-Han, soulagé.
— Bonjour. Je ne pensais pas que tu viendrais en personne.
— Je manque d’activité, se plaint-il. Je mène une vie trop oisive en Australie. Et je ne suis pas le seul, accompagne-t-il d’un clin d’œil.
Yu écarquille les yeux.
— Venez, ne restons pas ici. Laissons les autres accomplir leur tâche, désigne-t-il les gardiens près du fourgon.
Ils grimpent en camionnette. Yu et Tran-Han retrouvent les acolytes inconditionnels de l’intermédiaire, à savoir Ken Higuchi, Kyô Sasashi et l’immense Adam Johnson.
— L’équipe est au complet, à ce que je vois. Messieurs, bonjour.
Après de brèves salutations, ils prennent la direction du Sud.
— Votre séjour en prison s’est-il bien passé ? les titille Shun.
— Parfaitement. Dis-nous d’abord le programme du jour.
— Aéroport privé et décollage. Où va-t-on ?
— Canada. Je suis attendu à Vancouver.
— Pas de détour par l’Australie ?
— Non.
Shun n’insiste pas.
— Veux-tu des nouvelles de mes invités ?
— Oui, commence par le frère de Tran-Han. Il s’inquiète beaucoup à son sujet.
— Ils vont tous très bien. Ils vivent de petits boulots, docilement. Ils se sont fondus dans la masse. Ce sont des citoyens modèles. Ils se sont pris un appartement, en ville.
— Et Jérémy ?
— Je ne te cache pas que les débuts ont été difficiles. Seul Tran-Han Lee est resté chez ma mère avec lui. Il le couve trop même. Ma mère les adore. Elle est ravie d’accueillir un ami de Camille.
Yu est mal à l’aise. Il désire de tout cœur savoir comment il se porte. Pourtant, il lutte contre son envie de foncer le rejoindre. « Pas encore… ! » s’invective-t-il.
— Ton compagnon bosse un peu dans la blanchisserie maternelle. Elle le trouve débordant d’énergie.
Il esquisse un sourire. Il le reconnaît tellement.
— Il s’est remis à la musique. Apparemment, Samuel et lui travaillent ensemble sur je ne sais pas quoi.
— Leurs échanges sont-ils sécurisés ?
— Oui, ils n’utilisent ni leurs noms ni rien en rapport avec leur vie passée. Kyô garde un œil là-dessus. Pas vrai, Kyô ?!
Le chauffeur à l’avant approuve.
— On vous a prévu des fringues, et j’ai emmené ce que tu m’as envoyé.
Shun agite une enveloppe qu’il lui rend. Yu l’ouvre et récupère leurs nouveaux faux papiers d’identité, ainsi que des documents bancaires, cartes de crédit, un peu de cash, etc.
Le Japonais ne lui demande pas comment il a réussi à manipuler les magistrats en charge de l’Affaire Luon. « Il vaut mieux ne pas le savoir, je pense… »
Après un long périple, ils arrivent à Vancouver. Leurs chemins se séparent là. Shun et son équipe repartent vers l’Australie.
— Dis-lui seulement que je l’aime, et qu’il m’attende sagement, murmure Yu à l’oreille de Shun, en guise de message adressé à Jérémy.
— Pas de souci. Il le saura.
Yu et Tran-Han passent les douanes sans encombre. Ils montent ensuite dans le premier taxi en direction de Chinatown, où un chirurgien esthétique est venu exprès les opérer.
*  *  *

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