Prisonnier de tes bras 26

Prisonnier de tes bras, partie 26 : La séparation


Chine – Mars Année 11
(La ligne temporelle calque celle de Comme un oiseau)

Plusieurs mois ont passé. Yao Shu Fang a mis fin à ses jours, avant que sa maladie ne le prive de sa raison et de son libre arbitre. Il a pris ses dispositions et nommé Pan Bai à sa succession. Cela ne se fit pas sans quelques grincements de dents, toutefois rien n’empêcha le père de Yu d’accéder au sommet de la Montagne, en tant que Maître.
Tian Hui Ying, précédemment Maître des Encens, a obtenu l’ancien poste de Pan, en devenant l’Adjoint du Maître de la Montagne.
Le supérieur direct de Yu, Hong Shen, jusque-là Sandale de Paille, a été promu au poste de Maître des Encens.
Cette montée des marches a été bénéfique à Yu lui-même, qui a récupéré son poste. Il a désormais sous ses ordres tous les intermédiaires et autres factions des affaires extérieures de la triade.
Pan, fidèle à lui-même, s’est débarrassé de quelques hauts placés indésirables et potentiellement dangereux pour sa nouvelle position.
Yu attendait ces évènements, pour lancer les hostilités. Il a commencé par l’élimination de ses frères et sœurs d’autres mères. Et il a manqué de justesse de faire assassiner la femme avec laquelle son père avait reconstruit sa vie. « Ce n’est que partie remise, je finirai bien par l’avoir. »
Devant les soupçons de Pan, il a même organisé une tentative loupée de meurtre contre lui-même. L’assassin n’en a pas réchappé et le seul témoin, pouvant avérer qui se tenait réellement derrière tous les contrats, a également disparu. Son corps fut découpé et donné à manger aux chiens errants. Tel est le sort que les triades réservent à ceux qui osent leur nuire.
Jérémy et lui ont continué à rassembler des preuves irréfutables des agissements de Luon en Chine, mais aussi à travers le monde. Les autres pègres, motivées à l’idée de récupérer telle ou telle part du business florissant de Luon, n’ont jamais vendu la mèche sur la trahison de Yu. Elles ont d’ailleurs longtemps cru que celui-ci œuvrait dans le seul but d’amener son père sur le trône.
À aucun moment, Yu n’a désavoué Pan ni exprimé la moindre opposition envers lui. Il a ainsi pu préserver sa couverture publique.
Alors que dans l’ombre, sa vengeance prenait forme et grossissait avec le temps. Ses alliés sont désormais prêts. Il peut agir. Il ne lui reste qu’une chose à accomplir, avant.
Il prépare leurs verres. Installés pour la nuit dans une des suites les plus luxueuses d’un palace pékinois, il a prévu une soirée en amoureux avec Jérémy. Ils viennent de rentrer d’une mission en Hongrie. Cette nuit n’est qu’une escale avant leur retour au palais, prévu le lendemain. La météo déchaînée les a retenus sur Pékin.
Jérémy se colle dans son dos et l’enlace par la taille. Ils sont plus proches que jamais.
— Tu sens bon, fourre-t-il son nez dans ses cheveux qu’il renifle.
Yu se retourne et lui confie son verre. Il repousse les cheveux de son compagnon en arrière et l’embrasse du bout des lèvres.
— Jérémy, le jour est arrivé.
En entendant son prénom, celui-ci redresse les oreilles. Il ne réalise que deux secondes plus tard la portée de ses mots. Sa gorge se serre, il a envie de pleurer.
— Quand ?
— Cette nuit.
— Oh, mon Dieu, bredouille-t-il.
— J’attends que Tran-Han et trois autres volontaires arrivent avec leurs affaires, et les tiennes. Ton transporteur vient te récupérer à l’aube.
— Mon… ? Ah, OK.
— D’ici là, je vais m’occuper de toi. Rien que de toi.
Jérémy repose son verre puis s’accroche à son cou en grognant. Il ne conteste pas davantage. Yu veut déclencher son plan durant la période d’accalmie actuelle. D’autre part, Pan a prévu des opérations de grande ampleur dans un avenir proche, auxquelles Yu souhaite ne surtout pas prendre part. Ce qui sera difficile, avec les nouvelles responsabilités de son poste.
— Fais-moi l’amour avant le dîner, ronchonne le favori.
Yu ricane.
— Tes désirs sont des ordres.
Il abandonne son verre près du sien, et le soulève du sol. Ils s’embrassent passionnément et s’éloignent vers la chambre. Ils sortent de la douche, ils n’ont donc à se préoccuper de rien d’autre. Le dîner est commandé. Des hommes protègent leur suite, depuis le couloir. Les rideaux de l’étage sont tous tirés. Le couple n’a aucun souci à se faire.
Avec la longue séparation qui les attend, ils peuvent bien se le permettre. Qui sait quand sera la prochaine fois où ils pourront à nouveau s’unir.
Accablé par la tristesse, Jérémy se fait violence. Il ne veut pas que cette nuit soit gâchée par ses pleurs et autres supplications qui lui brûlent les lèvres. Il doit se montrer fort, tout comme il devra l’être, une fois loin de lui. Il refuse que son compagnon s’inquiète à son sujet.
— Prends-moi… Prends-moi ! l’invective-t-il.
Il sort de sa poche de peignoir un tube de lubrifiant. Yu soupire, amusé.
— Toujours prêt ? le taquine-t-il.
— Scout toujours !
Ils éclatent de rire. Après quelques instants confus de déshabillage et préparatifs hâtifs, Yu guide son membre à l’intérieur de son amant.
Avec son partenaire allongé sur le ventre, jambes serrées et fesses levées, Yu s’immisce jusqu’à la garde. Il plaque son bassin contre le sien et s’allonge de tout son poids.
Sous lui, Jérémy roule des hanches, appréciant la pénétration profonde. Appuyé sur son coude gauche, Yu se contorsionne, afin de de soutenir son regard.
— Tu sais combien je t’aime, n’est-ce pas ? murmure-t-il.
Jérémy se fige aussitôt, croyant momentanément avoir halluciné.
— Je t’aime, Jérémy. Je ne te l’ai jamais dit, de peur que tu y voies une faiblesse de ma part. Mais je ne veux pas te laisser partir, sans que tu le saches. Clairement. Sans qu’aucun doute subsiste dans ta tête.
Son compagnon essuie vite une larme traitresse qui roule sur sa joue.
— Moi aussi, je t’aime, Yu.
— Oui, je sais.
Ils s’embrassent du bout des lèvres, les yeux grands ouverts. Ils ne désirent pas rompre le contact.
— Ouch… se plaint Jérémy. Tu grossis, signale-t-il.
Yu glisse une main sous lui et agrippe son pénis.
— Et toi, tu suintes déjà beaucoup.
— Tu viens de me dire que tu m’aimes !
— Oui, et je vais te le répéter un million de fois, avant l’aube.
— Oui, s’il te plaît.
Devant son air embarrassé, Yu ne peut s’empêcher de penser encore une fois combien il trouve cet homme de quarante-trois ans, et de dix son aîné, terriblement mignon. Il imprime son image dans sa mémoire. Il en aura besoin, durant les mois à venir.
Il se retire lentement et chuchote un je t’aime, en même temps qu’il balance un long coup de reins. Il lui arrache un profond gémissement. Il appose sa main droite sur celle de son favori, entrelace leurs doigts et s’applique de longues minutes à les mener au comble du plaisir.
Ils se retrouvent vite en sueur. Jérémy encaisse ses incursions de plus en plus sauvages, au fur et à mesure que la tendresse laisse place à la fougue de son partenaire.
Ils font l’amour avec passion, ainsi qu’une petite pointe de désespoir qui rend l’acte encore plus savoureux. Ils n’ont jamais autant fait abstraction du monde alentour pour se livrer l’un à l’autre.
Jérémy tremble de la tête aux pieds.
— Yu ! prévient-il.
Celui-ci s’empresse d’empoigner son pénis dégoulinant. Il le stimule, tandis qu’il s’active à les mener à la jouissance. Jérémy se crispe et éjacule en hurlant.
— Aah !
Prisonnier de son fourreau, Yu serre les dents et jouit à son tour. Il ahane longuement sa libération.
Il faut à Jérémy un certain temps, avant de se détendre enfin. La décharge d’extase est assez puissante pour le dévaster complètement. Il gît mollement au milieu de leurs peignoirs, sur lesquels il a expulsé sa semence. Yu se retire puis s’allonge à ses côtés, sur le dos. Il s’essuie grossièrement les mains, sur un pan de peignoir.
— Waouh…
— Pareil, rétorque Yu, la tête dans les nuages.
— Je te sens encore en moi, se tient-il le bas-ventre.
— Tran-Han a apporté le dîner. As-tu le courage d’aller te nettoyer un peu, avant de manger.
— Nan.
— OK.
Yu s’extirpe du lit et revient une minute plus tard avec une serviette éponge humide. Il s’applique ensuite au nettoyage méticuleux de son amant, lequel l’observe à la manœuvre.
— Si tu me fixes comme ça, je vais le prendre pour une invitation, le taquine Yu.
— C’en est peut-être une… Va savoir, badine Jérémy.
— Après avoir repris un peu de force, oui, tu peux compter sur moi.
— Comment vas-tu faire, durant notre séparation ?
— Ma main droite, répond-il aussitôt. Je n’aurai pas beaucoup de temps pour la bagatelle, tu t’en doutes. Plus vite ma vengeance sera exaucée, plus vite je te rejoindrai. Ce sera une motivation suffisante.
— Une motivation pour rester en vie, j’espère ?
— Tout à fait. Nous serons alors libres tous les deux de nous aimer.
Le cœur de Jérémy se met à tambouriner à ces mots. « Alors il est comme ça… sans son masque ? »
— Promets-moi, Yu… Promets-moi de revenir me chercher !
— Promis.
Yu s’assoit au bord du lit et caresse la peau douce de son dos. « Alors voici ce qu’on ressent, lorsqu’on exprime ses sentiments ? »
— Je ne te laisse partir que pour te faire prisonnier à ton retour ! lance Jérémy telle une bravade.
Yu lui sourit, en guise de réponse.
— Oui. À ton tour, tu pourras me faire prisonnier de tes bras.
Jérémy roule sur le côté et l’agrippe par le cou. Il attire ses lèvres sur les siennes et l’embrasse avec passion.
— Reviens-moi, libéré de ton passé…
— Et passons le reste de notre vie ensemble, complète-t-il naturellement. Je t’aime, Jérémy.
— Je t’aime…

*  *  *

Tran-Han frappe à la porte de la suite.
— Entre ! ordonne son maître.
— Officier, mon frère vient d’accéder au parking.
— Très bien. Attendons qu’il vienne nous chercher.
Fraîchement douché, le couple n’a quasiment pas dormi de la nuit, et le soleil pointe déjà à l’horizon.
Les frères Tran-Han se présentent cinq minutes plus tard.
— Tout est prêt.
— Bien, répond stoïquement Yu. Disons-nous au revoir, ici. Tran-Han Lee, tu seras en charge de la protection d’Émy durant mon absence. Ne romps les consignes, à aucun moment. Sauf en cas de danger mortel de mon compagnon. Pour le reste, il te suffit de t’en remettre à votre hôte.
— Oui, Officier !
— Bien.
Yu se détourne et adresse ses adieux provisoires à l’amour de sa vie. Ils n’en mènent pas large et se susurrent des mots d’amour qui n’appartiendront qu’à eux.
Un peu plus loin, les frères échangent quelques conseils.
— Surtout, qu’Émy reste vivant.
— Oui, je sais.
— Je ne sais pas ce qu’il adviendrait de nous tous, s’il lui arrivait quoi que ce soit. Je sais que cet exil sera difficile pour toi, mais tiens bon. Nous comptons tous sur toi. Tachibana-san est le seul auquel tu devras faire confiance.
— Oui, acquiesce-t-il, déterminé.
— Je m’occuperai de ta femme, comme de ma propre sœur. Tes deux fils seront choyés comme les miens. Leur grand-mère y veillera.
— Oui, je sais, je ne m’en fais pas. Ils seront heureux avec vous.
— Je suis très fier de toi. Nous le sommes tous.
— Et toi, protège bien le maître.
Ils s’enlacent. Tran-Han serait à sa place s’il ne devait pas veiller lui-même sur Yu. Et ce qui les attend est autrement plus périlleux.
— Allez, vas-y.
Yu s’écartent de Jérémy et trouve la force de le laisser partir. Quand Jérémy s’éloigne vers la porte et que sa main quitte la sienne, le cœur de Yu se déchire aussitôt en lambeaux. Ils n’ont envie ni l’un ni l’autre de cette séparation, toutefois ils n’ont pas le choix, car Yu n’aura aucun répit tant qu’il n’aura pas vengé ses ancêtres. Jérémy espère donc qu’ils connaîtront enfin la paix et le véritable bonheur, une fois qu’il aura définitivement tourné la page sur les démons de son passé.
— Je viendrai te chercher moi-même !
— Tu as intérêt !
Jérémy et le cadet Tran-Han quittent la suite.
Yu se traîne jusqu’au fauteuil le plus proche, et se laisse choir dessus. Il fourre son visage dans ses mains. « Je le sais, les vingt-quatre premières heures seront les pires. Il faut que je me reprenne au plus vite ! »
— Tachibana sera au point de rencontre, d’ici trois quarts d’heure.
— Très bien, allons-y ! Ne les faisons pas attendre.

*  *  *

Jérémy talonne Tran-Han, la capuche de son sweat rabattu sur sa tête. Ils sont tous les deux en jeans et baskets. Ils longent l’étage et empruntent l’ascenseur de service jusqu’aux cuisines.
Refaisant le chemin inverse, Tran-Han se repère facilement dans les lieux. Après avoir passé plusieurs portes et couloirs, ils accèdent à la zone de chargement. Ils sautent en bas du quai et grimpent dans une camionnette noire et aux vitres teintées.
À l’intérieur, ils retrouvent les trois autres volontaires pour cette mission longue durée.
— C’est parti. Prends la direction du Nord. Nous n’allons pas tarder à recevoir la localisation exacte du point de rendez-vous.
Le chauffeur met le contact et ils sortent rapidement de l’hôtel. Ils gagnent la circulation, dans laquelle ils disparaissent.

*  *  *

La voiture se gare derrière une camionnette. Un homme en sort et les rejoint rapidement.
— Bonjour, leur dit Shun.
— Bonjour, Tachibana-san. Tran-Han, laisse-nous seuls.
— Oui, Officier.
Le bras droit s’exécute et sort du véhicule, à côté duquel il patiente.
— Avez-vous besoin de quoi que ce soit ? s’enquiert Yu.
— Non, non, balaie-t-il d’un revers de la main. Mon cousin prendra tout à sa charge. Et officiellement, nous faisons juste une halte en Chine, afin de faire le plein de l’appareil. Tout va bien.
— Tachibana-san… Je vous confie mon bien le plus précieux.
Yu s’incline, autant qu’il peut dans l’habitacle, devant lui.
— Ne vous inquiétez pas, dit Shun avec sa bonne humeur habituelle. Ma mère va le couver, il sera entre de bonnes mains.
— Ils sont cinq. Ils ont des consignes. Ils ne vous causeront aucun tort. Jérémy est… hyperactif. S’il vous rend chèvres, forcez-le à faire du sport.
— Euh… ?
Shun ne sait quoi répondre.
— Vous verrez, ricane Yu. Plus sérieusement, je serai injoignable d’ici quelques jours.
— Qu’est-ce que… ? se renfrogne Shun. Que manigancez-vous ?
— Rien du tout. Ne vous souciez pas de moi. Mais Jérémy doit rester en vie, c’est tout ce que je vous demande. J’ai besoin de le savoir en sécurité. Un besoin vital !
— Oui, oui, élude Shun. Il le sera. Personne n’osera mettre le pied sur le territoire du Big Red. Et si c’était le cas, j’ai un plan B. Vous pouvez nous faire confiance à deux-cents pourcents ! assure-t-il avec un grand sourire.
Yu est sur le point de vaciller.
— Allez-y, allez-y… l’invite-t-il à partir, avant de changer d’avis.
Ils se serrent la main et Shun sort du véhicule. Mais au lieu de fermer la portière, il se penche vers Yu.
— Je ne sais pas quelle folie vous allez commettre, mais sortez vivant de cette histoire. Je suis sûr que Jérémy vous attendra de pied ferme.
— Je sais.
— Bien, sourit Shun, impressionné par sa force de caractère.
« En même temps, il est fidèle à lui-même », ironise-t-il en son for intérieur.
— À bientôt, Jin-san.
— À bientôt, et merci pour tout. Je m’en remets à vous.
— Dans ce cas, tout se passera bien. Vous ne pouviez pas trouver mieux.
Ils échangent un sourire. Shun se redresse et adresse un signe à Tran-Han.
— Salut, accompagne-t-il d’un geste désinvolte de la main.
Il regagne sa camionnette. Yu regarde cette dernière partir. À gauche, il y a un bois. À droite, un grillage marque la délimitation d’un petit aéroport privé.
Le véhicule de l’intermédiaire dépasse plusieurs hangars et finit pas entrer dans l’un d’eux.
— Quand part-on ? demande Tran-Han.
— Quand leur avion aura décollé.
Yu veut s’assurer que Jérémy quitte le pays. Shun le contactera plus tard pour confirmer qu’ils ont atteint leur destination, sains et saufs.
*  *  *

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