Prisonnier de tes bras 24

Prisonnier de tes bras, partie 24 : Vengeance


Quelque part au-dessus du Pacifique – Été Année 08
(La ligne temporelle calque celle de Comme un oiseau)

Monsieur Jin, je suis désolé, s’excuse-t-elle la voix tressautante. Je ne sais pas comment elle a réussi ! Elle s’est tuée !
L’annonce tombe comme un couperet. Yu blêmit.
— Monsieur… ? Monsieur… ?
L’infirmière en chef s’inquiète de son soudain silence.
— Nous n’avons rien pu empêcher, je vous l’assure. Elle s’est taillée les veines, dans la nuit. Elle était déjà froide quand nous l’avons trouvée, ce matin !
Il sursaute au contact de la main de son compagnon sur la sienne. Il se racle la gorge et ferme les yeux. Il ne doit pas montrer sa peine. « Pas encore. »
— J’arrive dès que possible. Avez-vous prévenu mon père ?
— Non, pas encore, Monsieur Jin. Madame l’a vu hier, elle semblait bouleversée, après son départ.
— Bien, bien, élude-t-il. Prévenez-le. Je rentre de déplacement.
Il raccroche après avoir échangé les salutations d’usage.
— Que se passe-t-il ? s’enquiert Jérémy.
— Un instant. Je reviens.
Il se lève et avance jusqu’à l’allée centrale du jet.
— Tran-Han, nous faisons demi-tour ! Nous devons rentrer en urgence sur Pékin ! Organise-moi-ça avec le commandant de bord !
Jérémy le suit du regard, soucieux.
— Un souci, Officier ? bondit le bras droit de son siège, quelques rangs plus loin.
— Ma mère… Ma mère vient de mourir, révèle-t-il.
Le silence tombe aussitôt sur le groupe d’hommes. Les condoléances ne sont pas encore de rigueur, chacun se tait. Tran-Han s’éloigne vers le cockpit. Yu retourne s’asseoir auprès de son favori. « S’il l’a poussée au suicide, je l’égorgerai comme un porc ! » Il fulmine contre son père. « Elle n’avait jamais vraiment tenté de mettre fin à ses jours, même si elle menaçait souvent de le faire. »
— Viens, lui ordonne-t-il de s’installer sur ses genoux.
Jérémy s’exécute aussitôt. Yu l’enlace fort et glisse à son oreille, au bout d’un moment.
— Pan est peut-être là-dessous. Je dois tirer les choses au clair au plus vite, avant qu’il ne fasse disparaître les éventuelles preuves de son implication.
Quoi qu’il puisse dire serait maladroit, le favori préfère donc garder la bouche fermée. Il s’accroche à son cou et lui communique sa chaleur. Il ressent sa douleur.
C’est le milieu de la matinée, au-dessus de l’océan.
Jérémy finit par s’endormir dans cette position, tandis que Yu cogite. Il a quelques heures pour passer en revue tous les scénarios possibles. Il doit reprendre le contrôle de sa peine, s’il veut enterrer sa mère l’esprit en paix. Si son père est fautif d’une façon ou d’une autre, il devra payer. « Sa liste de méfaits est déjà tellement longue… Marc… Grand-père… La maladie de maman… Il m’aura privé de tout ce qui compte à mes yeux. »
Il resserre son étreinte autour de son favori. « Lui, il ne l’aura pas ! Il devra me tuer avant ! »
Il ressort son téléphone et contacte Luon pour les prévenir, quelqu’un d’autre devra effectuer sa mission.

*  *  *

Un peu moins de cinq heures plus tard, ils arrivent au pied de l’immeuble où résidait la mère de Yu.
— Tran-Han.
Celui-ci disparaît aussitôt à l’intérieur, et revient auprès du véhicule de son officier après quelques minutes.
— Votre père est déjà passé. La Police est repartie à l’aube.
— Laisse-moi un moment.
— Oui.
La vitre se referme. Yu a besoin de se préparer psychologiquement à ce qu’il verra là-haut. Le dernier lien avec sa lignée est décédé, la nuit passée. « Plus rien ne me retient. »
— Allons-y, annonce-t-il à son favori.
Ils sortent du véhicule et se dirigent vers l’accueil.
— Y a-t-il encore du monde chez elle ?
— Non, répond Tran-Han. Juste le personnel qui vous attend.
— Bien.
Comme d’habitude, ses hommes restent sur le palier, tandis que Yu entre dans l’appartement, talonné par Jérémy. Ils sont reçus par l’infirmière en chef. Ils vont aussitôt s’isoler dans son bureau. Ils s’assoient, chacun d’un côté du bureau, et elle se lance dans le récit de la dernière journée de la mère, jusqu’à l’arrivée du fils.
Un jour sans histoire. Une visite normale du père. La mère tracassée, sans raison apparente. Un couteau semblant appartenir au service de la maison, alors que l’inventaire est complet. Aucun signe avant-coureur du suicide. Les services d’urgence appelés, la Police venue constatée le décès. La visite impassible du père. Les employés qui paraissent au-dessus de tout soupçon, pour une éventuelle complicité.
— Bref… Rien de probant.
— Non, Monsieur, se désole-t-elle. J’ai pris la liberté de vous graver les vidéos des dernières vingt-quatre heures.
— Y a-t-il la visite de mon père ?
— Oui.
« Pan connaît parfaitement l’existence du système de sécurité. Cela m’étonnerait qu’il ait commis la moindre erreur devant une des caméras. Il n’est pas si stupide. »
Hagard, Yu glisse une main dans ses cheveux.
— Mon père a-t-il pris des dispositions ?
Elle hausse les épaules.
— Il ne nous a rien dit, en tout cas.
— Que va devenir le personnel ?
Elle secoue la tête.
— Veuillez nous laisser un instant, demande-t-il. Je vais voir ça, avec le principal intéressé. Prévenez vos collègues que je vais les rencontrer, d’ici un quart d’heure.
Elle se lève.
— Ils vous attendent.
— Bien.
Elle quitte la pièce. Yu a déjà l’oreille vissée à son portable.
— Quand tu penses qu’il ne s’est même pas donné la peine de m’appeler… S’il ne me présente pas ses condoléances, qu’il ne compte pas sur les miennes, fulmine-t-il. Papa !
— Mon fils.
— Je suis chez maman. As-tu pris des dispositions pour ses funérailles ?
— Non. Fais comme il te sied.
— Très bien.
Comme toujours, le ton est froid et impersonnel.
— Et les gens de maison ?
— Le chauffeur est à mon service. Pour les autres, je te laisse décider.
— Vois-tu un problème à ce que je l’enterre dans la crypte familiale ?
— Aucun.
— Je compte sur toi pour être présent…
— Je pars en déplacement en fin de journée, le coupe-t-il.
Le père ne s’excusera à aucun moment ni n’exprimera la moindre peine. Yu n’attendait pas moins, de sa part.
— Je ferai vider l’appartement, dès que possible. Si tu veux garder certaines de ses affaires…
— Non. D’ailleurs, si tu veux récupérer l’alliance.
— Oui, répond Yu à contrecœur.
Il s’agit d’un bijou de famille.
— Je te la fais envoyer. Autre chose ?
— Non.
— Dans ce cas… Excuse-moi, le Big Boss m’attend.
— Compris.
Ils raccrochent. Aujourd’hui, plus que jamais, Yu ressent le fossé qui les sépare. Et c’est douloureux. Non pas ses sentiments filiaux, mais la souffrance d’avoir perdu tous ceux de sa chair et de son sang, celui des Jin. Il est le dernier, désormais.
Il carre les épaules et se tourne vers son compagnon.
— Je rencontre le personnel, donne mes directives. Et puis nous y allons.
Jérémy pose une main sur son bras, son visage exprime l’inquiétude.
— Ne vas-tu pas rendre tes hommages à ta mère ?
Yu sursaute, puis passe une main sur son visage en sueur.
— Oui, pardon… Bien sûr. Comment ai-je pu oublier ?
Son favori voudrait le serrer dans ses bras, comme on console un enfant perdu. Toutefois, il ne le peut pas. Pas ici. Son maître doit se montrer fort, au moins jusqu’à ce qu’ils se retrouvent dans l’intimité.
— Ça va aller, le rassure-t-il d’un sourire. Je peux t’accompagner, si tu veux.
Yu acquiesce. Il écope son cou et l’embrasse rapidement sur le front. Il ne va pas plus loin. Ils regagnent ensuite le couloir, à la recherche de l’infirmière en chef. Ils la retrouvent, avec les autres, dans la cuisine.
— Waouh ! s’émerveille malgré lui Jérémy devant la cuisine professionnelle, digne de grands restaurants. Pardon !
Yu prend place, face au personnel aligné le long du plan de travail. Sept personnes à temps plein (sans compter le chauffeur) travaillaient au service de sa mère.
Yu renvoie aussitôt ce dernier. L’homme part docilement. La demi-heure suivante, il les interroge sur la veille. Il ne tire rien d’intéressant ou qui lui mette la puce à l’oreille. Il est toutefois étonné d’apprendre que son père n’était venu que deux fois, depuis le début de l’année. Lui-même ne venait qu’une ou deux fois par trimestre. Pas plus. Les visites étaient trop éprouvantes pour qu’ils endurent des rencontres plus fréquentes.
Yu passe ses ordres, quant à l’appartement et ses biens. Il s’enquiert aussi de la volonté de chacun de venir travailler chez lui ou non. Par chance, le personnel de sa mère appartient à sa famille. Le retour au pays est une bonne nouvelle, pour certains.
Avant de partir, il se rend avec Jérémy au chevet de sa mère. Elle a déjà été nettoyée et élégamment apprêtée. Il a envie de pleurer. « Elle semble si sereine… » Il ne l’a jamais vu ainsi. Il s’attendait à pire. Mais non. Elle s’est taillée les veines et son aide-soignante a pris soin de tout protéger de la vue, sous la fine étoffe de soie de son kimono.
Il se recueille devant sa dépouille, luttant pour se remémorer quelques bons souvenirs communs. Il y en a peu, hélas.
— Maître, murmure l’infirmière en chef. Les pompes funèbres viennent de se présenter à l’accueil.
— Oui, bredouille-t-il, la gorge étranglée par l’émotion. Faites-les monter. Est-ce que je peux vous laisser gérer la suite.
— Oui, bien sûr !
Jérémy ne le quitte pas des yeux. Il se fait du souci pour Yu, et l’enfant fragile qu’il était après avoir été arraché au palais. Son sentiment d’abandon. Sa tristesse d’avoir perdu les siens.
Il ne se leurre pas, son compagnon ne s’apitoiera pas sur son sort, non ! C’est un battant ! Et bientôt sa colère et sa soif de vengeance flamboieront de mille feux. Jérémy quant à lui se tiendra fièrement à ses côtés, prêt à tout affronter pour le satisfaire.
Yu réceptionne le responsable des pompes funèbres, confirmant ainsi le rapatriement en province de la défunte. Puis il quitte les lieux. Hae-Ho pourra se charger de la suite.

*  *  *

Jérémy ouvre un œil lourd, le lendemain. Yu s’arrête à son niveau, il finit de s’habiller.
— C’est pas toi qui voulais voir la crypte familiale ?
— Tu… Hein ?
La veille, après un dîner assez silencieux. Ils ont tranquillement bu, dans les bras l’un de l’autre. Sans sexe. Le réveil est donc aussi difficile que les autres jours. Bien que sans le mal de reins.
— Maintenant ? s’indigne-t-il.
— Oui, lève-toi.
Yu tapote sa fesse et s’éloigne.
— J’ai préparé le petit-déjeuner.
Jérémy ouvre des yeux ronds de stupéfaction.
— Je rêve… Ou pire ! Je suis mort durant la nuit.
— Arrête de faire l’idiot, rigole Yu. Il fait beau. Sortons. J’ai besoin de prendre l’air.
— OK !
Il sort du lit conjugal et se traîne jusqu’à la cuisine. Il est presque déçu de ne pas y trouver le bazar, après le passage de la tornade Yu.
— J’ai réussi à boire le mien… avec du lait. Alors sois reconnaissant d’avoir un aussi bon maître !
Ce dernier le défi du regard, l’autre n’est pas dupe.
— Ce sera donc café au tord-boyaux, ce matin, se moque Jérémy.
Ils partagent un baiser du bout des lèvres, puis Jérémy plonge courageusement la langue dans le nectar brunâtre. Il grimace.
— La vache…
— J’aime le café corsé, comme moi
Avant de subir une nouvelle moquerie de son compagnon, Yu se sauve de la cuisine.
— Trop de café, soupire Jérémy.
Il dilue le breuvage avec un peu d’eau et de lait, et met le tout trente secondes au micro-ondes.
— Le résultat ne pourra pas être pire, non ?
Il se gratte le ventre, puis s’attèle à préparer de quoi remplir son estomac vaseux. À l’évidence, Yu a mangé un bol de riz. Il en fait donc de même. Son bol remplace sa tasse réchauffée dans le four. Il goûte le café.
— Ça va, constate-t-il.
Il récupère un œuf dans le frigo et attend son bol. « En somme, c’est un matin comme les autres. » Pour lui, c’est effectivement le cas, mais pour Yu ?
Il s’installe sur un tabouret, et casse l’œuf cru sur le riz, avant de le remuer vivement.
— Que fait-on aujourd’hui ?
— On va à la crypte. On déjeune au palais.
— Ah ouais ? marmonne Jérémy, la bouche pleine.
Ils y mettent rarement les pieds. Ils n’ont pas vraiment le temps. Jérémy se promène quelques fois du côté du jardin d’hiver de Marc. Il aime se promener au milieu des plantations et humer les nombreux parfums des fleurs exotiques.
— Les pompes funèbres ont appelé.
— Et ?
— L’enterrement se tiendra après-demain, en début d’après-midi. Hae-Ho est en train d’organiser un buffet pour les convives, après la cérémonie.
— Tu attends beaucoup de monde ?
— Surtout des gens du pays. Je ne pense pas que ma mère avait des amis ni que des gens de Luon feront le déplacement.
— Et ton père ?
Yu secoue la tête dans la négative. Jérémy se lève et dépose ses contenants vides dans l’évier. Le nettoyage attendra.
Après une douche salvatrice, il se sent plus frais. Il rejoint son maître, et ils quittent la suite pour se rendre dans l’entrée. À l’extérieur, un quad se tient à leur disposition.
— Tu conduis, ordonne Yu.
Excité, Jérémy prend la place du chauffeur.
— Hey… Vas-y mollo. Non, parce que je te connais.
Il lui sourit innocemment. Yu roule des yeux, c’est inutile, son favori meurt d’envie de soulever de la poussière dans leur sillage.
Il est presque dix heures du matin, et la chaleur s’annonce écrasante. Yu grimpe dans le dos de son favori, et ils s’éloignent vers la vallée.
— On va d’abord à l’ancien palais, le renseigne-t-il.
Le menton posé sur son épaule et les bras autour de sa taille, il savoure ce rare moment de détente. Après la difficile journée de la veille, il souhaite lâcher-prise, aujourd’hui. « C’est bien parti pour, en tout cas. » Il leur a préparé une journée relax, sans aucune obligation.
Il émerge de ses rêveries, lorsque Jérémy coupe le moteur, aux pieds des escaliers de l’ancien palais en ruines. Il se rappelle la première fois où il l’y a amené. Il ne savait pas encore à l’époque quel bonheur il vivrait avec lui. Six ans ont filé dans un claquement de doigts. Son favori a fait de lui un homme accompli, au clair avec ses convictions et ses sentiments. Il lui a insufflé le courage de croire en ses ambitions, et de se donner les moyens et le temps de les concrétiser.
Ils progressent au milieu des pierres et de la dense végétation, devenue la maîtresse des lieux.
— C’est dingue ! C’est encore plus beau que dans mon souvenir !
— Tu trouves ? s’étonne Yu.
Ils accèdent au canal d’irrigation qui quadrille la zone.
— Pourquoi as-tu voulu venir ici ? demande Jérémy.
— La crypte familiale se situe un peu plus loin, vers l’Ouest.
— Eh ben… ! Ça ne va pas être pratique pour les funérailles.
— Mais non, idiot, rigole-t-il. Il suffit d’emprunter l’autre route !
— Dans ce cas, pourquoi nous fais-tu crapahuter par ici ?
— Parce que c’est plus amusant ! Ça me rappelle mon enfance.
— Haa… OK. N’empêche, il est vraiment magnifique, cet endroit.
— Je sais.
Jérémy arrive soudain sur une large zone dallée.
— Qu’est-ce que.. ? scrute-t-il alentour. Où est-on ?
Yu lui désigne une direction.
— Là ! La crypte est derrière le temple.
— Le temple ?
Jérémy avance d’une dizaine de mètres et découvre, au détour d’un mur haut, un immense temple.
— Oh… Mon… Dieu…
Bouche bée, il fixe la magnifique construction, parfaitement entretenue.
— Les moines qui viennent de temps en temps à la maison… ?
— Oui, ils viennent d’ici. Ils protègent la vallée et le Dieu qui y vit.
Jérémy se retourne vers lui, il réalise soudain qu’ils n’ont jamais abordé les questions de religion.
— Quelle courant pratiques-tu ?
Il trouve ses mots stupides, car il ne l’a jamais vu exercé la moindre croyance.
— Ma famille est taoïste. Un peu plus loin, il y a la montagne Nan Heng Shan, qui est sacrée dans le bouddhisme. Et le Dieu protecteur de mes terres s’appelle Lie Xing, autrement dit, l’Impétueux. Il est souvent représenté comme un dragon, parce qu’il peut se glisser dans les cours d’eau, comme faire siffler le vent et pousser les nuages. Viens.
Il saisit sa main et l’entraîne vers l’édifice. Ils croisent des moines qu’ils saluent. Jérémy en reconnaît quelques-uns. Leur arrivée inopinée ne dérange pas la paix des lieux. Un groupe prie dans un coin, un autre s’affaire au balayage ou au nettoyage du temple. D’ici deux jours, il sera rempli de visiteurs venus se recueillir.
Ils se recueillent un instant devant l’autel, puis font calmement le tour. Le grand prêtre vient les saluer. Jérémy les laisse discuter de l’organisation des funérailles, tandis qu’il découvre l’intérieur. La richesse des lieux, de la décoration, des statues le sidère. « Qui penserait trouver un tel temple ici ? »
Yu vient le chercher dix minutes plus tard, ils se dirigent vers l’entrée, où une allée centrale est bordée d’énormes statues en pierre, représentant des dragons.
— Il baigne une atmosphère étrange.
— C’est vrai, sourit Yu.
— Je ne comprends pas pourquoi tu as laissé le palais en ruines, juste à côté.
— Comment ?
— Eh bien, oui ! Tu as ce temple magnifique, alors pour…
— Attends, l’interrompt-il. À l’époque, le gouvernement qui a ordonné la destruction du palais, a voté l’interdiction de reconstruire quoi que ce soit sur le site.
— Reconstruire, je comprends. Mais déblayer, nettoyer pour en faire un immense jardin. Il y a la végétation, les canaux d’irrigation et tout ce qu’il faut.
Yu s’émerveille toujours de ses réparties. À ses yeux, l’ancien palais était une tristesse qui transperçait le cœur de son grand-père. Un passé bafoué et foulé du pied par l’émergence communiste. Ce lieu chargé d’Histoire était comme hanté par ses souvenirs.
— Peut-être est-il temps, oui.
L’idée ne lui serait jamais venue, sans lui. Ils longent l’allée et découvrent la crypte familiale à l’extérieur.
— Avant la crypte se situaient dans le fond du palais, dans l’intimité. Mais après la démolition, mon grand-père a dû créer un nouvel accès au temple. La route se trouve là, sur la droite.
Ils entrent dans le mausolée, et Yu lui présente certains de ses ancêtres. Le moment est riche en émotions. Jérémy est étrangement bouleversé, devant les caveaux du grand-père et de Marc.
Yu est satisfait de l’entretien des lieux. Ils repartent, direction le second palais, après avoir fait chemin inverse et récupéré leur quad.

*  *  *

Le couple est attablé sur la terrasse et déjeune.
— Tu es étrangement calme, dit Jérémy avec audace.
— Voulais-tu que je m’effondre, comme hier ?
Jérémy fronce les sourcils. « Effondré n’est pas le terme que j’aurais choisi pour ses larmes hier, dans la chambre de sa mère. »
— Me trouves-tu froid et insensible ?
— Non, répond-il d’une voix posée. Je crains juste que tu refoules trop ta peine. Ce n’est pas bon de toujours tout garder à l’intérieur.
Yu tend la main vers lui et son favori quitte aussitôt sa place, contourne la table et vient s’asseoir sur ses genoux.
— Les Français sont-ils tous aussi mères poules que Marc et toi ?
— Non, nous les Français sommes de grands râleurs, ironise-t-il.
— Ah oui, je confirme… Qu’est-ce que tu peux râler au lit…
Jérémy l’embrasse, du bout des lèvres.
— Je suis là, tu peux tout me montrer, tu sais ?
— Je ne te cache rien. D’ailleurs, en parlant de ça…
— Oui ?
— Maintenant qu’elle est morte, je peux me concentrer à la destruction de Luon.
— N’est-ce pas déjà ce que tu forges, avec mon aide ?
— Tu n’es peut-être pas au courant, mais Yao a un cancer.
— Un cancer ?
Jérémy tombe des nues.
— Il n’est pas encore mourant, mais le jour où il passera l’arme à gauche, je dois m’assurer que mon père prenne la tête de la Montagne (triade). Je veux qu’il soit le dernier Maître, et celui qui n’aura pas pu empêcher l’extermination de Luon.
Yu transpire la haine. Il s’agit de l’ambition d’une existence entière, une vengeance tramée et fomentée depuis des années. Il fera payer à son père ce qu’il lui a pris.
— Il perdra Luon, et tout ce à quoi il tient dans la vie.
Jérémy se raidit.
— Tu ne vas tout de même pas… ?
— Si ! Sa maîtresse, ses autres enfants illégitimes, ils y passeront tous ! J’exterminerai la gangrène qui ronge mes terres !
Yu voit son père comme une malédiction qui entache sa lignée. Qu’importent les moyens ou le nombre de morts qui laissera dans son sillage, il y mettra fin. Ses ancêtres pourront enfin reposer en paix.
— Nous allons vider la villa et nous installer au palais, annonce-t-il.
— Sommes-nous en danger ?
— J’hérite de la moitié des biens de ma mère. Ce qui représente une immense fortune. Mon grand-père avait fait placer son patrimoine sous tutelle, dès la signature du contrat de mariage. Mon père n’a jamais pu toucher directement un seul yen lui appartenant.
Jérémy est sidéré de l’apprendre. « Pas étonnant que Pan déteste autant la famille Jin. »
— Je suis son dernier obstacle entre ma fortune et lui. Et s’il n’arrive pas à m’atteindre, il risque de s’en prendre à toi, par dépit.
— Donc tu veux qu’on déménage au palais, pour ma sécurité ?
— Oui.
Yu ne s’en cache pas. « Si ça peut le convaincre… »
— Il me sera plus facile de mettre en place une sécurité au palais. À la villa, je devrai doubler l’effectif d’hommes.
— D’accord. Et quand emménage-t-on ?
— On part la semaine prochaine pour dix jours au Venezuela. Ce sera fini à notre retour. Il va de soi que tu n’en parles pas. Hae-Ho ne l’annoncera qu’après notre départ.
Jérémy acquiesce.
— Un jour… Quand ça deviendra trop dangereux pour nous deux… Je devrai me séparer de toi.
Yu soutient son regard. Son compagnon est dévasté par cette perspective. La gorge nouée, il acquiesce simplement.
— Je ne pourrai pas te garder, même ici. Je trouverai un moyen de t’éloigner, le temps de tout régler.
Il le fixe avec des yeux ronds, et Yu réalise sa méprise. « Il a cru… que je parlais de l’éliminer ?! Et il ne bronche même pas ! »
— Mais non, voyons ! s’offusque-t-il. Qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer ? Je te mettrai temporairement en sécurité, c’est tout !
— Ne m’abandonne pas…
Une larme coule sur la joue de Jérémy. Il ne s’imagine pas séparé de lui, c’est trop douloureux.
— Aucun risque. J’extermine Luon et je reviens vers toi.
Yu ne le verbalise pas, mais il pense souvent à la joie d’avoir une vie calme et rangée d’honnête homme d’affaires, avec une famille. L’envie d’avoir une vraie famille avec Jérémy ne l’a pas quitté, depuis qu’ils ont plaisanté sur le sujet.
Dès qu’il aura assouvi sa vengeance, ce sera son nouvel objectif de vie.


*  *  *

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