Prisonnier de tes bras 23

Prisonnier de tes bras, partie 23 : Retour en France


Nice – Été Année 07
(La ligne temporelle calque celle de Comme un oiseau)

Le yacht, loué expressément pour les vacances, jette l’ancre au large de Nice. Il n’est pas le seul à cette période de l’année. Voici deux semaines qu’ils naviguent autour de la Méditerranée sur toute la Côte d’Azur. Yu n’a quitté le navire que pour se rendre à deux rendez-vous en Italie et en Turquie.
Ils ont prévu de passer une quinzaine supplémentaire en France. Jérémy connaît bien la région, et ils espèrent se détendre librement, sans garde du corps ou autre protection rapprochée. Yu est désormais officiellement en congé.
L’équipe les accompagnant sera remplacée dans la nuit. Tran-Han est sur le départ. Il sera remplacé par son jeune frère à la tête de l’équipe, ce qui ne changera pas grand-chose à l’organisation globale des vacances.
Jérémy et son compagnon sortent de leur sieste d’après-déjeuner, et ils sont sur le point de partir se promener à terre, lorsqu’un autre yacht annonce son arrivée. N’attendant aucune visite, Yu envoie un de ses siens se renseigner auprès du capitaine, dans la cabine de pilotage. Le personnel de bord est grec, et ils conversent en anglais.
— C’est le bateau de Goa Yuan, Officier, lui apprend son sbire.
— L’Éventail de Papier Blanc ?
Ce titre est celui de l’administrateur, chargé des finances de la triade, et en l’occurrence de celles du Groupe Luon. Yu et Jérémy échangent un regard soupçonneux.
— Ne me dis pas…
— Youhou ! Yu chéri !
Une tornade déboule à bord, et il s’agit de la fille de Gao, prénommée Mei. Jérémy ne peut contenir son exaspération, il soupire, contrarié. Il ne bouge pourtant pas de sa position. Au contraire, il se love davantage contre son partenaire, avec lequel ils sont vautrés sur un des gros canapés en cuir de l’espace principal du navire.
— C’est pas vrai… grommelle-t-il.
Yu se retient de grogner.
— Mademoiselle Gao… Que faites-vous ici ?
La Côte d’Azur n’est pas l’endroit de villégiature privilégié des Chinois, mais plutôt des Russes. Il la croyait d’ailleurs occupée avec sa famille à lui trouver un mari décent. L’affaire traîne depuis cet hiver. La jeune héritière est aussi riche que capricieuse. Et elle a jeté son dévolu sur Yu, lorsqu’elle l’a rencontrée au printemps. « C’est l’Enfer », fulmine Jérémy.
Malgré un refus net de la part de Yu, en vue d’un mariage avec cette jeune femme de vingt-un ans, fraîchement sortie de ses études et plutôt jolie au demeurant, elle revient régulièrement à la charge et ne comprend pas qu’elle doit lâcher le morceau.
Ce qui est pénible, c’est que l’obstination de Mei place Yu dans une position délicate, vis-à-vis de sa hiérarchie. Bien qu’il n’ait aucune intention de leur céder. Son favori représente une occupation à temps plein, et il n’a aucune intention de prendre épouse.
Elle s’avance royalement jusqu’à eux, dans son bikini recouvert d’un léger pagne en voile. Elle ne manque pas d’atouts séduisants et le sait parfaitement. Elle se leurre juste, si elle croit qu’ils fonctionnent sur sa cible.
— Coucou, Yu chéri ! Tu pourrais au moins me recevoir comme il se doit, ronchonne-t-elle de les voir dans les bras l’un de l’autre.
— Bonjour, Mademoiselle…
— Oh, mais appelle-moi Mei, voyons, le coupe-t-elle.
— Cela ne serait pas convenable, répond-il d’une voix plate.
— Que fait-il encore ici, celui-ci ?! peste-t-elle après Jérémy. Qu’il s’en aille !
Elle tend le bras pour agripper ce dernier. Elle est interrompue par Yu qui lui attrape le poignet.
— Je vous ai déjà demandé de ne pas le toucher, siffle-t-il entre ses dents.
Non seulement il lui tient tête, et en prime il s’évertue à la vouvoyer, ce qui la contrarie grandement.
— Il me dérange, minaude-t-elle. Qu’il s’en aille.
Jérémy adresse un regard furibond à son maître. Il comptait passer des vacances idylliques avec lui, et le projet semble ruiné par l’arrivée de ce pot de colle de Mei.
Yu se redresse.
— Laisse-moi cinq minutes, j’arrive.
Jérémy n’en croit pas ses oreilles. Il se sent rejeté. Toutefois, il se lève du canapé et s’éloigne, après avoir dévisagé en silence la jeune femme.
— Bien ! jubile-t-elle, tapant dans ses mains. Nous sommes enfin se…
— Non, l’interrompt Yu, le regard mauvais. Soyons clairs, je suis en vacances. Je ne suis donc pas obligé de vous obéir ou exaucer vos quatre volontés, c’est bien compris ?
Elle perd aussitôt son sourire victorieux.
— Mais je suis la fille de l’Éventail de Papier Blanc, se targue-t-elle.
— En effet, ricane-t-il, vous n’êtes que sa fille. Pas lui. Vous n’appartenez pas au Groupe.
— J’ai effectué le voyage pour te voir, se plaint-elle.
— Dans ce cas, profitez de vos vacances. Sans ruiner les miennes ! Maintenant, allez-vous-en.
Sa voix est calme, bien que sèche. « Rien que de penser à la bouderie d’Émy que je devrais supporter… J’en suis malade ! » Il se détourne et récupère sa chemisette à manches courtes sur le dossier d’une chaise.
— Tu sors ? demande-t-elle innocemment.
— Je vais me promener sur le continent.
— Est-ce que je peux venir ? supplie-t-elle.
— Si vous voulez, répond-il à contrecœur. Je ne suis ni votre escorte ni votre pote de shopping. Vous suivez, c’est bien, sinon tant pis pour vous.
Il sait déjà qu’il regrettera cette décision. Cependant, il est persuadé qu’elle l’aurait suivi sans son consentement, de toute façon. Il lui lance une œillade qui ne lui fait ni chaud ni froid. « Si elle n’était pas la fille de Gao, je l’aurais déjà cognée. »
— Où allons-nous ? trépigne-t-elle.
— Sur la Promenade des Anglais. Je pars dans cinq minutes.
Il la scrute froidement de la tête aux pieds.
— Tenue correcte exigée, sinon la Police vous cherchera des problèmes.
Elle écarquille les yeux, puis se précipite vers la sortie.
— Je serai prête !
Yu se détourne et part en direction de sa cabine. Il tombe vite sur Jérémy, les bras croisés et adossé sur la coursive.
— Tu lui as cédé, pas vrai ? le défie-t-il.
— Tu nous as écouté, alors pourquoi me poses-tu la question ?
Ils se toisent longuement.
— Je me ferai pardonner, soutient Yu.
— Hmph ! Bon courage. Tu en auras besoin, peste-t-il.
Jérémy s’éloigne vers l’arrière et Yu poursuit vers la cabine. Il doit y récupérer leurs papiers d’identité et de l’argent.
— Fait chier, s’emporte-t-il.
Jérémy lui fera payer cher sa décision, même s’ils savent l’un comme l’autre que leur marge de manœuvre avec la jeune femme est limitée.

*  *  *

Trois jours plus tard

Yu a atteint sa limite. Depuis que Mei est apparue à bord, Jérémy se refuse à lui. Or, le maître doit endurer cette abstinence sexuelle, sans se plaindre.
« Je ne passerai pas vingt-quatre heures de plus dans ces conditions ! » Il grince des dents.
— Dis… Tu m’écoutes ? minaude-t-elle, accrochée à son bras.
— Non, répond-il en se frottant les yeux.
Il la repousse gentiment. Jérémy les évite comme la peste, depuis la veille. Il boude, à cause de ses vacances en amoureux ruinées par un boulet de quarante-cinq kilos.
— Comme je te disais, mon père est ravi de nous savoir ensemble.
— Mademoiselle Mei.
— Oui ?
La jeune femme n’est pas le moins du monde perturbée par son air contrarié. Elle l’aura à l’usure, c’est tout ce qui compte !
— Allez-vous-en.
— Quoi ? Pourquoi ?! Je refuse !
Ils se lèvent de la banquette.
— Vous avez passé plusieurs jours avec moi, maintenant ça suffit, vos caprices ! Trouvez-vous quelqu’un d’autre !
— C’est toi que je veux !
Elle se jette dans ses bras et s’agrippe à lui, férocement. Jérémy apparaît au même moment. Elle lui sourit, triomphante et narquoise.
— Je dors dans une autre cabine, dès ce soir ! hurle-t-il, avant de disparaître aussi sec.
Yu la repousse en toute hâte.
— Eh merde !
Il court aussitôt derrière lui. Mei ne le retient pas. L’opportunité qu’elle attendait tant vient de lui être offerte sur un plateau. Elle saute de joie, elle a enfin réussi à écarter le favori. « Cela aura juste pris plus longtemps que prévu. »
Yu déboule dans sa cabine, où Jérémy est en train de rassembler en vrac quelques affaires et son nécessaire de toilette.
— Émy ! Tu n’es pas sérieux ?!
— Et toi donc ?! C’est elle ou moi, mais pas les deux, tu m’entends ?!
Yu vient l’enlacer et son compagnon le rejette, avec un regard mauvais sans équivoque.
— Ne me touche plus ! Je ne plaisante pas ! C’est elle ou moi !
Yu reste coi devant sa possessivité. « Je n’aurais jamais imaginé… » Ils vivent tellement l’un sur l’autre, que personne ne s’est jamais immiscé entre eux. Du moins, jusqu’à Mei.
— Comme si j’allais te laisser faire ! Tu m’appartiens !
Yu repart à la charge, mais son favori prend ses jambes à son cou et lui échappe. Il serre les poings, il a envie d’exploser de rage. « Non seulement je fais ceinture, mais en plus je ne peux même plus le toucher ! Bordel ! » Il s’enferme dans sa cabine, dont il claque violemment la porte.
Il endure la présence de Mei, seulement à cause de ses obligations professionnelles, mais il ne mettra pas en danger sa relation avec son favori pour qui que ce soit. Il tremble presque de colère. Il doit d’abord recouvrer son sang-froid, avant d’aller raisonner la jeune femme intrusive et collante.
Il n’est pas attiré par elle. Pas un instant, non. À ses yeux, elle n’est qu’une enfant capricieuse, et une source avérée de problèmes.

*  *  *

Mei ouvre un œil et se tourne sans un bruit. Plus tôt dans la journée, elle a promis à Yu de repartir après le dîner. Promesse qu’elle a esquivée en feignant l’ivresse. Elle a bu, c’est un fait, mais pas suffisamment pour la plonger dans le sommeil.
Jérémy n’a pas réapparu depuis, même au dîner. L’humeur de son hôte a été exécrable, toutefois elle ne doute pas une seconde du bienfondé de son plan.
Yu est esseulé, contrarié, frustré. Il ne lui faudrait donc pas beaucoup de stimulation pour attiser son désir. Et Mei compte tirer avantage de sa faiblesse.
Elle observe la pièce. Il n’y a personne. Il est deux heures passées, et le personnel a dû aller se coucher, lui aussi. Elle repousse la fine couverture et se dirige à pas de loup vers la cabine de Yu. Son intention est de se glisser dans son lit, et consommer la relation. Sa cible ne pourra ainsi plus se défiler, et devra accepter leur mariage.
Elle va attraper la poignée de sa porte, quand une main l’arrête et qu’une autre bâillonne sa bouche.
— Hn ! sursaute-t-elle.
Jérémy jubile. Il avait pressenti qu’un tel coup fourré pourrait se produire. Même si, initialement, il voulait juste se faufiler auprès de son compagnon, car il ne parvenait pas à s’endormir.
Il la plaque contre lui et la traîne vers la pièce de vie. Elle se débat, en vain. Elle ne fait pas le poids. Il n’a de toute façon pas l’intention de laisser filer sa chance.
Il se penche à son oreille et lui dit, dans un murmure.
— Même sur mon corps mort, tu ne l’auras pas. Et tu sais pourquoi ?
Elle se contorsionne, afin de se retourner et croiser son regard. Il est flamboyant de colère. Elle est terrifiée.
— Tu ne l’intéresses pas, et tu ne l’intéresseras jamais. Fais-toi une raison, gamine. Il est bien trop hors d’atteinte pour quelqu’un comme toi.
Elle explose, se démène et il finit par la relâcher. Il savoure l’affrontement.
— Espèce de foutu clébard !
Le visage de Mei est horriblement déformé par l’émergence de sa véritable nature.
— Tu vas crever ! Je vais ordonner qu’on t’abatte comme un chien ! Et Yu sera à moi !
Jérémy lui balance une baffe qui vient cingler le silence de la nuit. Cette douleur-ci n’est pas feinte. Elle reste interloquée, assommée par ce geste.
— Jamais personne…
Elle pleure de rage.
— C’est bien là que se situe le problème. Tu as toujours tout eu ! Tu n’as jamais travaillé de ta vie ! Tu ne subsistes que grâce à l’argent de papa !
— Comment oses-tu… ?!
Elle se jette sur lui, les poings en avant, et il la rejette aisément. Elle tombe sur les fesses.
— Tu n’as rien accompli de ton existence, à part tramer et manigancer des histoires aussi sottes que toi ! Sale gamine ! Il m’appartient, tu m’entends ! Et je ne le cèderai à personne !
Elle est sous le choc. « Personne n’a jamais… »
— Je ne veux plus te revoir près de mon homme ! J’espère pour toi que tu tiens à ta vie…
Il la toise, narquois. Il ne lui laissera aucune brèche pour reprendre le dessus.
— Maintenant, disparais ! Et ne reviens pas !
— Je m’en fiche ! bondit-elle. Je dirai à mon père que Yu m’a mise enceinte ! Il ne pourra pas m’échapper ! Notre mariage sera célébré, avant que vous puissiez y faire quoi que ce soit ! Je pourrais même dire que tu m’as violé, sale clebs ! J’aurai ta tête !
Il l’attrape par les cheveux et la soulève à moitié du sol. Elle crie de douleur et lui balance ses poings et ses pieds.
— Si c’est ce que tu veux…
Il la jette sur le canapé le plus proche et la bloque de tout son poids.
— Une fois que je t’aurai violée, tu n’auras plus aucune valeur pour ta famille ! Ils te ficheront à la porte et tu devras tapiner pour bouffer !
— Quoi ?! Arrête ! T’es dingue ! Lâche-moi ! T’es dégoûtant ! À l’aide ! Au secours !
Elle réalise trop tard sa défaite. Yu apparaît au même moment, il s’accoude sur le chambranle.
— Qu’est-ce que vous foutez ? se marre-t-il comme un gosse.
— Yu ! Aide-moi !
Elle continue de se débattre comme un diable.
— Pourquoi vous aiderais-je ?
Elle s’immobilise, croyant avoir mal entendu.
— Rappelle ton chien ! Yu ! Tu ne peux pas le laisser me faire ça !
— Au contraire, qu’il le fasse, je serai ainsi définitivement débarrassé de vous !
Il éclate de rire et elle abandonne. Le remarquant, Jérémy s’écarte et se redresse.
— Quand on devient adulte, il est primordial de savoir endurer les refus. Apprenez bien cette leçon, Mademoiselle. Non, c’est non. Oubliez-nous.
Elle grimace et part en courant vers l’arrière du yacht, là où elle pourra appeler et attendre qu’on vienne la chercher.
— Mon Dieu, mon Dieu, rigole Yu. Je devrais être en colère contre toi, à cause de ton attitude, mais c’est peine perdue. Je crois que c’est la première fois que tu montres réellement les dents.
Jérémy ne se réjouit pas autant que lui.
— J’ai levé la main sur une femme ! s’incrimine-t-il. J’ai trop honte…
Yu le rejoint et enroule un bras autour de ses épaules.
— Dans ce cas, tu auras droit à ta fessée… Coquine, cela va de soi.
Il l’entraîne vers sa cabine. Le personnel de bord, réveillé et attroupé près des accès, s’interroge du regard, pas sûr de la conduite à adopter après la scène à laquelle ils ont assisté.
Le couple les ignore royalement.
— Ce sera ta punition, et ma récompense pour ne pas t’avoir violé dans un coin, ces derniers jours.
— Yu… geint-il.
— Oui ?
Jérémy ne comprend pas son insouciance.
— Ne crains-tu pas qu’elle complote autre chose ?
— Non. Je vais la faire surveiller. Au pire, je me débarrasserai d’elle, de façon plus radicale.
Il soupire et renonce. Il n’ira pas contre ses décisions.
— Au lieu de t’inquiéter à son sujet, tu ferais mieux de penser à toi.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai trois jours d’abstinence à rattraper. N’espère pas te reposer avant que je sois rassasié.
Jérémy déglutit avec peine. Bien sûr, il est également en manque. Cependant, l’appétit incomparable de son maître risque de lui filer mal aux reins, durant les prochains jours.
*  *  *

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